Cancer : ce livre montre toute l'intelligence de la maladie
Hercule en train de se battre contre le karkinos (Wikimedia Commons)

Dans une auto-fiction, Françoise Simpère suit un cancérologue et s'intéresse aux mystères de la maladie. 
Publié le 07 janvier 2018 à 16h54 

Si on connaît Françoise Simpère, c'est comme la papesse de l'amour libre en France. Dans son passionnant livre "Aimer plusieurs hommes", elle raconte l'ouverture de son couple à d'autres partenaires.

Mais avant de réfléchir à ces sujets, Françoise Simpère est une journaliste scientifique, spécialisée en Simpèresanté. C'est dans le cadre de son travail qu'elle a rencontré Erick Gamelin, un cancérologue – une rencontre qui lui a inspiré "Fascination du chercheur" (Eds. Kawa), un roman où l'on suit Vincent, cancérologue. "Ses tracas à l'hôpital et sa relation très intime avec des malades qui lui confient secrets et projets."

Pourquoi s'intéresser au point de vue du médecin ? On s'intéresse plutôt à celui des patients, en général...

Souvent quand on parle avec les patients atteints d'un cancer, ils disent "on n'est pas reconnus par les médecins". Ils parlent "des mandarins", ils disent qu'ils ne sont pour eux "que des numéros"...

Je me souviens d'un homme qui avait participé à deux essais thérapeutiques. Il était déçu, car on ne l'avait jamais tenu au courant des suites de ces essais.

J'en ai parlé avec l'un des médecins en charge de ces recherches qui m'a répondu : "Si on ne lui dit rien, c'est qu'on n'a pas encore de résultats définitifs." J'ai répondu : "Quand vous les aurez, tenez-le au courant, car il attend vraiment..." Le médecin a répliqué froidement : "Quand on aura les résultats, il ne sera plus là." Ça m'a glacée.

J'ai donc voulu montrer qu'il y a des cancérologues fabuleux. Et montrer que ce sont aussi des humains, aux prises avec des difficultés.

Votre observation fait penser aux critiques que Martin Winckler peut faire quand il dénonce les médecins français qui  se sentent supérieurs à leurs patients. 

Oui, c'est l'humanité qui fait la différence entre un médecin et un autre. Souvent, les médecins sont des types hyper-formés, hyper-compétents mais il leur manque cette humanité.

En France, on apprend aux étudiants : un symptôme, un médicament. Trois symptômes, trois médicaments. Une maladie, un traitement. On pense en termes de "réponse médicamenteuse". On s'intéresse peu à la vie des malades.

Je me souviens d'une femme qui pensait que ses problèmes au travail avaient causé son cancer. Je ne sais pas si elle avait tort ou raison mais cette idée occupait sa tête et elle avait besoin d'en parler. Or on interroge rarement les malades du cancer sur les stress qu'ils ont vécu alors que le stress est immunodépresseur.

Cette baisse des défenses pourrait donc, à mon avis, favoriser la "flambée" d'un cancer jusqu'ici silencieux. Regardez France Gall : après avoir perdu Michel Berger, elle a eu un cancer. Elle en est revenue. Puis quand sa fille est décédée, elle a fait une récidive... 

L'idée que vous énoncez est taboue. Des patients s'en plaignent d'ailleurs : ils ne veulent pas qu'on les culpabilise. Qu'est-ce que vous répondez à cela ?

Je ne parle pas d'une faute mais de circonstances de la vie. On culpabilise beaucoup les patients en leur demandant s'ils fument ou s'ils boivent. Mais on ne s'intéresse pas assez aux facteurs environnementaux.

Un exemple : dans les rapports Eurostat (statistiques sur la santé en Europe), jusqu'en 2000, il y avait moins de cancers chez les Grecs que dans d'autres pays d'Europe, alors qu'ils fumaient beaucoup, étaient très exposés au soleil, et dans certaines villes à la pollution. 

Mais ils avaient des équilibres familiaux satisfaisants et ils se nourrissaient très bien. Le fameux régime crétois... Quand ils sont entrés dans la zone euro, le taux de cancers a monté. On peut sans doute le lier, entre autres choses, à l'arrivée des fast-foods et au stress de la crise économique.

De même, jusqu'à très récemment, on ne parlait guère des perturbateurs endocriniens au sujet des cancers. Or, ils sont aujourd'hui fortement suspectés d'être des cancérigènes...

Votre livre s'appelle "Fascination du chercheur". Pourquoi le cancer fascine-t-il les cancérologues ?

C'est une maladie terrifiante, mais passionnante. Le cancérologue Erick Gamelin dit qu'elle est intelligente. Prenons l'exemple du cancer de la prostate, hormono-dépendant. La tumeur se nourrit de la testostérone.

Donc on administre un anti-hormonal aux patients et souvent ça marche très bien, mais un jour, la tumeur repart.

On a découvert que les cellules cancéreuses se sont mises à fabriquer elles-mêmes de la testostérone, comme si elles se disaient : "Ah vous ne voulez plus m'en donnez. Pas grave, je vais la fabriquer moi-même."

Autre exemple : vous savez que les cellules du corps sont spécialisées. Une cellule de la peau ou une cellule du foie restent dans la peau ou le foie. Sauf les cellules cancéreuses qui peuvent aller n'importe où, c'est ce qu'on appelle les métastases. Il y a donc des recherches pour essayer de spécialiser ces cellules, ce qui les empêcherait de se répandre dans l'organisme.

Ensuite, si les chercheurs et médecins sont fascinés, c'est aussi qu'ils sont vexés ! Certains le disent d'ailleurs. "Je suis mis en échec par ces fichues cellules." Pas facile à accepter pour des gens hyper-diplômés qui se prennent parfois pour Dieu.

Le cancer se joue des médecins depuis l'Antiquité. Même à cette époque où l'on mourait jeune de causes multiples, les cancers suscitaient l'effroi.

Hippocrate les appelait "Karkinos", crabe, qui a donné les mots cancer, carcinome. Claude Galien, un médecin grec, disait que les ramifications de la tumeur ressemblaient aux pattes d'un crabe qui s’agrippent aux tissus. Et Paul d'Egine (VIIe siècle) en parlait comme d'une maladie d'autant plus sournoise qu'elle est au départ indolore, invisible, et ne se manifeste ouvertement que lorsqu'il est pratiquement trop tard.

On dirait que vous parlez d'une invasion...

Oui, le cancer, c'est Attila. Mais c'est son propre corps qui produit Attila...

Pourquoi les cellules d'un corps décident-elles d'attaquer leur propre organisme ? Qu'est-ce qui fait que quelqu'un, qui avait un organisme qui marchait bien, se fait attaquer de l'intérieur ? C'est un mystère.

On sait que le tabac est un puissant cancérogène. Pour autant, la majorité des fumeurs n'ont heureusement pas de cancers : c'est à eux qu'il faudrait s'intéresser, comprendre comment ils résistent...

Les cellules cancéreuses ont un peu le mental d'un virus : pour pouvoir vivre, elles doivent s'implanter dans un organisme mais elles n'ont de cesse ensuite de le détruire... Ce qui les tuera. On a découvert aussi qu'elles envoient des messages cellulaires aux cellules saines comme si elles "voulaient" les inciter à se cancériser.

Le jour où on comprendra pourquoi et comment la cellule a ce déclic de devenir cancéreuse, on aura bien avancé.

Qu'est-ce qui vous fascine dans le cancer ? 

Mon père a eu un cancer du colon en 1975. On lui avait dit que c'était un cancer débutant et on l'a opéré en lui assurant qu'il serait guéri. A l'époque, on ne savait pas qu'il pouvait rester des cellules cancéreuses résiduelles, on ne faisait pas de chimio post-opératoire.

Quelques années plus tard, le cancer avait migré dans la cicatrice de l'opération, puis ailleurs. Comme mon père a dépassé la survie de cinq ans, il a dû entrer dans les statistiques de guérison, alors qu'il est mort de ses cancers en 1983.

C'est simple : outre mon père, la majorité des proches, amoureux, ami(e)s que j'ai perdu ont eu un cancer. A tel point que je rêverais que ce mot disparaisse définitivement du vocabulaire et d'ailleurs. En rédigeant mon livre, je n'arrivais pas à écrire le mot cancer. J'écrivais  "maladie" ou "peste" à la place et je restais bloquée. Jusqu'au jour où j'ai décidé de me lancer.

J'ai passé beaucoup de temps dans ma vie à apprivoiser des peurs : peur de l'eau par la plongée, de la jalousie par les amours plurielles. Je savais qu'il fallait que je fasse ce livre pour exorciser cette peur. Aujourd'hui, je redoute toujours d'avoir un cancer, mais j'arrive à en parler.

Pourquoi avoir choisi d'écrire une fiction alors que vous aviez enquêté ?

J'adore l'idée de créer une fiction à partir de faits réels. Je trouve que cela permet de dire plus de choses et de façon plus attrayante que dans un essai.

Cela me permettait aussi, tout en gardant pour l'essentiel mes entretiens avec Erick Gamelin, de créer un personnage qui ne soit pas que lui, en l'enrichissant de traits d'autres cancérologues.

Les collègues et le personnel soignant, dans le livre, ainsi que certains malades sont des gens que j'ai rencontrés ailleurs, qui allaient bien avec le personnage de Vincent.

Cependant, je voulais que le livre soit irréprochable d'un point de vue scientifique. Erick Gamelin a donc relu le manuscrit et m'a fait corriger deux, trois erreurs.

Que s’est-il passé avec Erick Gamelin ? Comment l'avez-vous rencontré ?

Je suis à l'origine journaliste médicale. Il y a quelques années, un laboratoire pharmaceutique m'a contactée pour que je réalise une brochure sur les essais thérapeutiques en cancérologie. 

C'est dans ce cadre que j'ai rencontré Erick Gamelin, directeur de recherches de ce laboratoire. Il avait un peu une tête de "savant fou", loin des cancérologues que j'avais pu rencontrer.

J'ai été charmée par son intelligence, son humanité et je suis repartie en me disant que c'était dommage que les gens ne sachent pas que ce genre de médecins existe.

Et comment a-t-il réagi en découvrant votre livre ? 

Il m'a dit que cela lui avait fait un bien fou de pouvoir parler de sa vie.
Sa fille a découvert une facette de son père, qui ne lui avait jamais parlé de certains moments de sa jeunesse : le suicide de son père, la façon dont, alors qu'il voulait faire de la psychiatrie, il a été affecté en cancérologie et en a fait une véritable passion.

Sa phrase étonnante "J'ai deux passions : ma femme et le cancer", qu'il m'a dite lors de notre première interview, a d'ailleurs été à l'origine de mon livre. Je voulais en savoir plus...

Propos recueillis par Renée Greusard